jeudi 10 janvier 2008

Quand je serai grand je serai chercheur

Pour faire écho à un post du Piou, et surtout à certains des commentaires qu'il a suscité, je vais tenter de faire un petit tour d'horizon du métier de chercheur en France. Je ne veux pas trop généraliser car je ne connais pas du tout la situation et les règles du jeu dans les Sciences Humaines ni dans les sciences "dures", aussi je me limiterai au petit monde de la Biologie.

Un des lecteurs du Piou s'interrogeait sur les raisons qui poussaient les post-docs expat' français à vouloir à tout prix intégrer le CNRS. A mon avis, la raison la plus évidente est que c'est à peu près la seule possibilité qui nous soit offerte.
Le système français est assez unique en son genre puisque différentes formations sont proposées aux futurs élites de la nation1. En gros le monde se divise en deux grandes voies: la royale, qui passe par les grandes écoles (pour nous biologistes, majoritairement Normale Sup', Agro, un peu Polytechnique et Centrale, les INSA) et la moins glorieuse, celle qui conduit un grand nombre de Bacheliers sur les bancs de l'Université. Comme pour les grandes écoles, toutes les Universités ne sont pas équivalentes. Il vaudra toujours mieux être diplômé d'une grande parisienne ou provinciale que de l'université de la Roche sur Yon...

Que l'on ait intégré une grande école, ou enfilé les années à l'Université, si l'on veut faire de la recherche, il faut obtenir un Doctorat. Tout ce petit monde se retrouve donc au niveau du 3ème cycle. Il n'y a pas si longtemps, c'était pour le DEA (Diplôme d'Etudes Approfondies) puis la thèse de Doctorat. Maintenant avec la réforme LMD, c'est au passage du concours de l'école Doctorale, ouvrant les portes de la thèse.

Une fois la thèse de Doctorat soutenue, et l'ultime diplôme en poche, le candidat chercheur va en général enchaîner sur un post-doctorat, pour un minimum de 2 ans (moins c'est presque inutile si on veut gonfler son dossier de publications). Finalement, il va chercher un emploi. De préférence fixe, de préférence interessant. Je ne vois pas ce que celà à de choquant quand on sort de 8 ans d'études (voire plus) dont les 4 dernières sont en fait une expérience professionnelle, suivi d'un minimum de deux ans de post-doc bien souvent réalisé à l'étranger.
Deux voies sont possibles, l'académique ou l'industrie. L'exception française prend alors toute sa dimension. La plupart des dirigeants de nos entreprises sortent des grandes écoles. Ils auront une très nette préférence pour des candidats sortant du même moule. Notre pauvre docteur de l'université aura donc beaucoup de mal à intégrer le secteur privé. Je ne dis pas que c'est impossible, ma copine de fac bosse dans le privé. Impossible, non, rare oui. Que reste-t'il comme possibilité d'emploi? La recherche académique, qui en France est liée au statut de fonctionnaire (assez récent dans le cas du CNRS).

Selon l'orientation que l'on a pris (la biologie est assez vaste) on candidatera donc à l'IFREMER (biologie marine), au CEA (risques liés aux rayonnements, réparation de l'ADN), à l'INRA (agronomie), à l'INSERM (plutôt santé, et très trusté par les médecins), au CNRS (couvrant à peu près tout) ou à l'Université (idem). Ajoutons au tableau l'Institut Pasteur et l'Institut Curie qui sont des fondations de droit privé et je pense ne rien avoir oublié, du moins dans les grands organismes. Chacun des organismes d'état a son (ses) ministères de tutelle:

  • INRA: Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Ministère de l’Agriculture et de la Pêche.
  • IFREMER: Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Ministère de l’Agriculture et de la Pêche, Ministère ayant en charge le Transport et le Tourisme, Ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement Durables (depuis 2002)
  • CEA: Ministère et de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Emploi, Ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement Durables, Ministère de la Défense, Ministère du Budget, des Comptes Publics et de la Fonction Publique
  • INSERM: Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Ministère de la Santé
  • CNRS et Université: Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche

L'Université est un cas un peu à part, puisque ses chercheurs sont en fait des enseignants-chercheurs. Un maître de conférences doit enseigner 196 h 'équivalent TD' par année scolaire, un professeur aussi d'ailleurs, sauf qu'une heure d'amphi "vaut" 1H30 de TD ( les Professeurs enseignant en TD sont très rares). Si l'on compare avec la Grande Bretagne, un professeur enseigne en moyenne 20 à 30 heures par an en cours classique (le reste étant de l'encadrement d'étudiants dans son laboratoire). En plus de ses 196 h devant les étudiants, le MC va passer du temps à préparer les TD et TP, corriger des copies etc. En plus des charges d'enseignement, on attend de l'enseignant-chercheur qu'il ait une activité de recherche (en théorie cela doit représenter 50% de son activité). Même en adorant enseigner il faut quand même avoir un grain pour choisir cette solution quand on a un bon CV recherche....

Pour vous donner une petite idée des possibilités d'embauche pour un jeune biologiste dans le monde académique, voici les postes ouverts au concours 2008:

INRA: 75 CR2 et CR1 (le nombre de postes ouverts aux concours DR2 et DR1 n'est actuellement pas connu)
INSERM: Le concours de recrutement 2008 n'est toujours pas ouvert à ce jour, donc le nombre de postes n'est pas connu
CNRS: 651 tous grades et disciplines confondus (284 CR2, 101 CR1, 263 DR2, 3 DR1), correspondant à environ 400 postes en concours externe (la plupart des postes DR sont en fait affectés au concours interne). Réduit au département des Sciences du Vivant, cela nous donne 127 postes (44 CR2, 28 CR1, 54 DR2, 1 DR1) dont 33 sont fléchés vers une thématique précise.

CEA: 0
IFREMER: 0
Ces deux derniers organismes sont des EPIC, leur procédure de recrutement est différente (disons que c'est du cas par cas, il est d'ailleurs possible de faire une candidature spontanée).

Je laisserai de côté les concours de Maître de Conférences, la procédure de recrutement dépendant de chaque université, de ses besoins en enseignement etc... Cet aspect mériterait à lui seul un article.

Finalement, l'attirance des post-docs français pour le CNRS peut s'expliquer par le nombre de postes ouverts au concours. Malgré les années de vaches maigres que nous vivons, cet organisme est encore le mieux loti du paysage sinistré de la recherche en France....

1 pourquoi élite? parce que nous sommes finalement peu nombreux au regard de la population française à être détenteurs du plus haut titre universitaire, ce qui ne nous rend pas meilleurs au demeurant...

3 commentaires:

Le Piou a dit…

J'ai pas les chiffres, mais ca serait interressant de comparer les nombres de postes dispos avec le nombre de these soutenues disons 2 ans auparavant...

Roberta a dit…

Pas facile à faire... Pour l'instant je n'ai pas trouvé un endroit répertoriant les infos. Bon c'est surement fait au ministère, mais je ne pense pas que l'on puisse obtenir les chiffres en passant par internet.
Je vais brancher le Pitbull dessus. A suivre donc

Aurelie a dit…

J'arrive un peu apres la bataille, mais cet article decrit assez bien la situation de la recherche en France. En informatique, une discipline reputee tres bien lotie en postes, il y a 46 postes CNRS cette annee (14 DR, 8 CR1 et 24 CR2 dont 19 fleches) et 41 a l'INRIA (31 CR2, 10 DR2). En info, les post-docs sont generalement moins longs qu'en biologie et on peut se retrouver face au probleme de "que faire en attendant de trouver un poste". Ce n'est pas si simple car pour les post-docs en France il y a souvent des conditions de soutenance de these (max 1 ou 2 ans avant la candidature). Conclusion, a l'etranger il y a souvent moins de contraintes a la base, et une fois sur place...